TROIS QUESTIONS
Le lire : un seul article suffira à en saisir l'essence.
Ouvrez le traité qui vous a été remis en sa page 170 :
La mort n'est pas
considérée comme infligée en violation
de cet article dans les cas où elle résulterait
d'un recours à la force rendu absolument
nécessaire :
a) pour assurer la défense de toute personne
contre la violence illégale ;
b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher
l'évasion d'une personne régulièrement détenue ;
c) pour réprimer, conformément
à la loi, une émeute ou une insurrection.
_____________________________
Première question : comment l'entendez-vous ?
Légitime défense ? Vous avez tout faux.
Nous sommes dans le domaine du droit, où les mots sont
avancés avec prudence comme sur un échiquier les pions.
Ils sont pesés chacun et chacun en raison de l'ensemble.
Si le législateur avait voulu dire "insurrection armée", il aurait écrit "insurrection armée".
J'en sais qui ont l'intention de voter oui "pour la paix", ils
me l'ont assuré alors qu'ils n'avaient pas encore vu le
document. Pour la paix ? Jetez aux orties vos préjugés
favorables, ici nous sommes dans le domaine du droit, de la politique,
il faut peser non des slogans mais des mots.
Seuls,
des préjugés favorables définissent
contextuellement les mots "nécessaire", "émeute" et
"insurrection", et la gravité des faits amenant une
arrestation ou détention, pour entendre que le législateur
ait traité de la légitime défense.
Le législateur, lui, a choisi que ces termes resteront dans le
vague et le subjectif pour ne fermer la porte à aucune
interprétation.
Dont l'interprétation à laquelle on ne pense pas sans réticences.
_____________________________
Deuxième question : pourquoi en page 170 ?
Il faut, pour comprendre, procéder à un collage.
La Charte des Droits Fondamentaux de l'Union énonce à la
page 21 du Traité Constitutionnel Européen dont elle
constitue la partie II, en son article II-62 intitulé "Droit à la vie" :
1. Toute personne a droit à la vie.
2. Nul ne peut être condamné à la mort, ni exécuté.
Cet article devient après la rectification subie en page 170 :
1. Toute personne a droit à la vie.
2. Nul ne peut être condamné à la mort, ni exécuté.
3. La mort n'est pas considérée comme infligée en violation
de cet article dans les cas où elle résulterait
d'un recours à la force rendu absolument nécessaire :
a) pour assurer la défense de toute personne
contre la violence illégale ;
b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher
l'évasion d'une personne régulièrement détenue ;
c) pour réprimer, conformément
à la loi, une émeute ou une insurrection.
La rectification de l'article II-62 en page 170 est avancée au titre d'une explication.
Ah bon ? Bac plus combien faut-il avoir pour comprendre les deux phrases
simples affirmant dans l'absolu le droit à la vie ?
En guise d'explication, il s'agit bien d'alinéas nouveaux.
Rien ne justifie que le droit à la vie
soit pas traité exhaustivement dans la partie II du
traité, dénommée Charte des Droits Fondamentaux de
l'Union, et qu'il soit besoin d'y revenir 150 pages plus loin.
Mais quitte à expliquer, qu'on m'explique ce que vient faire
dans un traité à vocation constitutionnelle une Charte
des Droits Fondamentaux...
On vous a trop dit que la partie III du traité n'y a pas sa
place, et pas suffisamment que la partie II n'a rien à y faire non plus.
Les droits humains en démocratie pour précéder la constitution dans la
hiérarchie des normes doivent être inscrits dans un document distinct.
Les droits de l'homme ne sont ni amendables ni négociables,
alors que la Constitution, malgré des entraves destinées
à éviter les abus, doit rester révisable.
Mais que le texte imite bien la chronologie politique !
En évidence, partie II, des promesses électorales.
En langage crypté, partie III, les intentions réelles.
En annexe, pour concilier les deux, des outils de répression.
Sans Charte des Droits Fondamentaux le Traité restait vierge de
promesses électorales et perdait ce qui fait son charme.
La répression, logiquement, n'a pas sa place dans les promesses
électorales.
Les droits de l'homme ne pouvaient être amendés dans les premières pages du
traité.
Et encore des pièges sémantiques attendent le lecteur assez coriace pour atteindre à cette page 170.
_____________________________
Troisième question : pourquoi ?
Un souci de légitime défense aurait libellé autrement les alinéas, par exemple ainsi :
1. Toute personne a droit à la vie.
2. Nul ne peut être condamné à la mort, ni exécuté.
3. Toute personne a le droit de défendre sa vie et la vie d'autrui.
C'est beaucoup plus simple, plus logique, présentable pour figurer dans les premières pages du traité, et ne rompt pas la balance qui permettra aux tribunaux de juger des circonstances justifiant une mort infligée en légitime défense.
La question devient alors : pourquoi y aura-t-il des émeutes
et des insurrections nécessitant qu'on en prévoit le cas
et s'en prémunisse ?
Émeutes, insurrections, même au titre de notions subjectives ne sont pas
des jeux auxquels on s'adonne par désoeuvrement.
Il faut revenir alors à la partie III du Traité, celle
dont on vous a dit souvent qu'elle n'a rien à faire dans une
constitution, et aux déceptions qui en découleront
après la partie II. Déceptions, après les
promesses électorales, se traduisent en démocratie par
des sanctions électorales.
Mais il n'y aura pas de sanction électorale, ni de nouvelles
promesses, puisque la politique a été
constitutionnalisée dans la partie III du Traité et ne
pourra plus être infléchie par les urnes. Où le vote n'a plus
d'effets l'émeute prend le relais.
La page 170, d'ailleurs, en bonne lecture objective, ne circonscrit
aucunement les lieux et circonstances où pourra s'exercer le
droit de mort, et n'exclut pas que ce puisse être dans les locaux
d'une caserne ou d'un commissariat.
Il est d'autres émeutes
encore qu'il faut envisager sous l'humus dont les recouvre le texte,
les manifestations xénophobes.
Ayant constaté que les voisins pouvaient s'entre-tuer pour un
mur mitoyen qui empiète d'un mètre sur la
propriété, il a été
décrété que toute guerre naît des murs
mitoyens et qu'ils devaient être supprimés. La
réalité n'est pas si simple. Quiconque a vécu en
HLM ou en copropriété sait les discordes que
génère le territoire commun, et pourrait les
transposer aux nations si l'histoire ne s'en était
déjà chargée -- France et Angleterre puissances
coloniales en ont joué comme sources de conflits pour
déstabiliser les régions d'Afrique et du Moyen-Orient.
La question n'est pas de savoir si la construction européenne,
en rupture avec le passé et non en continuité quand elle
passe de la collaboration amicale à l'union étroite, sera
garante de paix, mais sous quelles conditions elle pourra ne pas
être source de haines.
Or, elle se fera sur le mode de la concurrence, et cette concurrence si
vous lisez bien, sans codes du travail et sans fiscalité des
entreprises harmonisés, sera étendue aux nations -- j'entends par
nations, pour couper court aux discussions sans fin sur les Basques et
les Poméraniens, celles déjà
définies par législation et que le Traité
Constitutionnel Européen redéfinit encore, les signatures
au bas du document. Sans frontières, les guerres tournent souvent au génocide.
C'est la puissance économique qui est visée, par les
dividendes, et rien dans le traité n'assure qu'elle profitera
aux habitants.
Les émeutiers seront fauchés par des balles en or.
_____________________________
Le législateur n'aurait pas écrit "violence
illégale" s'il avait voulu que toute violence soit
illégale.
Tout le document, comme en cette page 170, comme par vocation, ne fait que reprendre d'une
main ce qu'il a concédé de l'autre.
Je vais vous faire une confidence : cet avenir qu'on nous promet m'inquiète un peu.
Comment susciter un enthousiasme pour l'Europe ? En rédigeant une constitution alternative, démocratique et bonne pour la paix, prenant des chemins de traverse. Personne ne semble y avoir pensé encore, alors : poètes, politiciens humanistes... À vos plumes !
Alain BROUEIL
Article paru dans Annu-art, portail de sites artistiques