CHRONIQUES DE LA PSYCHIATRZY ORDINAIRE


I. Fillette

La petite fille qui n'est pas la nôtre, comment s'en débrouiller ? Il faut reconnaître qu'elle fait très peur : on a choisi la mère, on n'a pas choisi l'enfant. Mais l'enfant est indissociable de la mère et il faut faire avec. Alors, on se regarde en chiens de faïence. On reste sur la défensive. Pas vraiment hostile, et même désireux de bien faire. Mais se sentant maladroit, pas à sa place, coupable de s'être imposé à qui serait en droit de nous rejeter, mais n'a pas voix au chapitre.

Et puis, la vie quotidienne se tisse de ces petits événements qui aplanissent la difficulté. L'enfant est malade, l'enfant a besoin qu'on s'amuse avec elle, qu'on l'aide à faire ses devoirs... L'enfant se fait adopter, et on finit par oublier qu'on n'est pas le vrai père.

Jusqu'à ce que la vie encore se charge de nous le rappeler. La vie, la mère : un jour la mère est prise de l'envie de changer d'air -- et on perd à tout jamais le droit de voir l'enfant. C'est un jour qui fait très mal, le jour où l'on recommence à fumer, parce qu'on avait arrêté à cause de l'enfant, mais recommencer c'est toujours mieux que de se suicider.

Longtemps après, on entend à la radio que Brice Hortefeux entend durcir les conditions du regroupement familial, et on se dit : "Pauvre homme..."

II. Adolescente

Une enfant, lycéenne et à peine majeure, près de chez vous, a failli récemment être retirée à ses parents par la Police de l'Air et des Frontières. Et voici comment les parents ont pu apprendre qu'elle n'avait pas simplement disparu dans la nature : seule en apparence dans le train, son petit ami revenant des toilettes avait pu témoigner de qui avait perpétré l'enlèvement. Un ami de la famille, policier de son état, permit ensuite de localiser le centre de rétention où elle était détenue, amorçant que soit empêchée son expulsion vers l'Afrique. Humain, pas humain ? D'autres policiers, en escorte d'une expulsion, se sont fait tabasser par leurs homologues Guinéens dans l'enceinte de l'aéroport. Si nul n'a le droit de se faire justice lui-même, on peut comprendre l'exaspération de ceux que leur couleur de peau expose à tous les arbitraires. En Guinée, on est mieux renseigné qu'en France sur le quotidien des centres de rétention. Sans papiers, d'aucuns peuvent l'être parce qu'un fonctionnaire a fait traîner le dossier.

III. Vieille Ourse

Paix aux enfants, aux parents, aux humains, d'où qu'ils viennent. Sans chercher à savoir si c'est Mozart ou Hitler qu'on assassine, gardons-nous de l'assassinat sous toutes ses formes directes ou larvées. Le remède à l'immigration ? Être moins égoïstes, tout simplement. Voter pour que les Africains soient maîtres de leurs richesses et puissent vivre chez eux -- décolonisons diamant et cacao et le marché alimentaire. Notre agriculture s'en remettra et nous ne paierons pas plus cher. N'écoutons pas dans les discours ce qui flatte notre intérêt réel ou supposé, mais ce qui lèse les intérêts d'autrui, nous y apprendrons comment nous serons mangés à notre tour.

Un proverbe africain dit qu'il faut toujours mettre un peu de zèbre dans la soupe du lion. Sachons reconnaître le carnassier sans attendre qu'il mange notre viande. Franska, paraît-il, avait 17 ans. On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Mais pour massacrer les brebis il faut quand même être un peu ours. Et pour voler le miel aux abeilles aussi. Franska, immigrée, importée, en situation régulière, mais folle...

IV. Infirmière

La folie : en 2007, quelque part en France, une infirmière en psychiatrie du secteur privé a téléphoné à un syndicat, après s'être fait agresser par un patient et sauver de justesse par un autre patient. "Je suis seule pour la garde de nuit, j'ai déjà soulevé plusieurs fois le problème..." -- "Verbalement ?" -- "Oui, verbalement." -- "Alors, article L.231-8-1 du Code du Travail. Signalez le problème à votre employeur en Recommandé avec Accusé de Réception, vous engagerez sa responsabilité pénale."

Voilà pour le secteur privé. D'autres infirmières ont été assassinées pendant la garde de nuit, à Pau, dans les Pyrénées, près du territoire des ours. Et parce que ce fut dans les Pyrénées, le vent qui vient de la montagne a soufflé à notre Président qu'il faut appliquer au problème des assassins fous la politique pour les ours : on dédommagera les familles des victimes, comme le berger au troupeau décimé, en décrétant pour la vengeance l'assassin fou pénalement responsable. Sans interroger les circonstances ayant permis qu'il y ait assassinat dans un lieu de soins. De l'argent, il y en a pour les ours, parce qu'il est rentable, il discrédite l'écologie, il en fait un rêve de pastoralisme d'Épinal -- à contresens de l'écologie raisonnable qu'on réoriente vers de nouveaux critères autorisant des technologies assassines mais rentables. Le sauvetage de l'humanité n'est pas à l'ordre du jour, sans quoi il aurait de l'argent contre le nucléaire, et pour la psychiatrie.

V. Ange gardien

Une de mes amies a été internée il y a peu dans un hôpital psychiatrique. Les patients y sont regroupés par secteur géographique dans des pavillons où la délinquance et les pathologies lourdes côtoient les plus légères, sans concessions aux fragilités. Les psychiatres s'en remettent en partie pour le traitement à ce qu'ils nomment une "passerelle", un patient dont ils pensent qu'il aura une influence curative sur d'autres patients, quittes à surveiller que ne s'installe pas une dépendance excessive. En soi, la méthode n'est pas condamnable, et Nerval en avait déjà décrit dans Aurélia les effets bénéfiques. Mais sa raison d'être est aussi de pallier le manque de personnel, manque de moyens, qui a d'autres effets moins sympathiques. Dont l'obligation de monnayer des pactes de non-agression, et mon amie m'a raconté comment elle avait dû intervenir, nuitamment, sans secours infirmier, pour faire obstacle au viol d'une jeune dépressive par un toxicomane.

On peut sortir de ces hôpitaux plus malade qu'on y est entré. Ailleurs, la maladie nosocomiale laisse des traces, elle échappe ici à l'examen : on ne débrouillera pas dans le malaise de l'âme ce qui est dû au séjour hospitalier. Et quant au Président, il a promis qu'on jugera les meurtriers, non qu'on empêchera les meurtres. De l'argent, il y en aura, venu d'Afrique ou d'ailleurs, et il y en aura même pour les ours, pas pour la psychiatrie. Il faut réduire le nombre de fonctionnaires.

L'éternel retour

Demain, conformément aux engagements de notre Président dans son duel télévisé du second tour, tout ce qui à l'instar du nucléaire ne participe pas au réchauffement climatique, ou pas directement, sera décrété de vertu écologique, et autorisé. Pour le climat il concède une exception, pas de chamboulement météorologique annoncé. Mais révolutionnaire et financier dans l'âme il ne pouvait décidément pas laisser en paix les conditions de vie sur terre : qui survivra au nucléaire et aux biocarburants, dont au-delà des bénéfices immédiats pour les uns et dégâts immédiats pour les autres aucune limitation ne semble arrêter les effets dévastateurs à long terme ? Des Hommes Génétiquement Modifiés, peut-être. Ou bien les tardigrades, ces imitations microscopiques de nounours octopodes, dont la résistance n'en finit pas de surprendre au point qu'on les soupçonne d'origine extraterrestre.

Et l'effort pour l'écologie bute autant sur nos limites personnelles que celles de nos dirigeants, ce qui augure mal d'une politique de grandes concessions. Après les extinctions massives du Permien et du Crétacé, la vie une fois de plus repartira pour un tour. Et si effectivement l'avenir n'appartient pas aux infirmières, aux enfants et aux fous, c'est bien les ours qu'il faut sauver. Mais des ours microscopiques à huit pattes qui n'ont besoin de personne pour assurer leur salut.


© Alain Broueil 22 septembre 2007 pour AnnuArt, http://fabienma.club.fr/annu-art.

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